L’Homme et l’animal : une alliance éternelle

 

On nous a souvent accusés de vouloir acclimater sur la Réserve, le bison d’Europe et le cheval de Przewalski, deux animaux qui n’auraient aucune légitimité à vivre en France, et en particulier dans les Alpes-Maritimes. Le bison, nous dit-on, est un animal des grandes forêts de l’Est de l’Europe, tandis que le cheval sauvage serait un habitant de la steppe. D’autres encore prétendent que la biodiversité française n’aurait rien à gagner avec ces deux espèces.

 

Nous répondons aimablement et fermement à ces contradicteurs qu’ils ont doublement tort. Un : il suffit de consulter l’art pariétal pour constater que le bison et le cheval de Przewalski fréquentaient assidûment nos régions, il n’y a pas si longtemps. Si aux temps historiques, ils ont trouvé refuge dans des milieux extrêmes, c’est qu’ils y ont été poussés par la force des choses. En fait, pour échapper à la pression humaine. Deux : les grandes espèces herbivores jouent un rôle capitale pour ouvrir les milieux ; ce qui est toujours une excellente chose pour la biodiversité.

 

Mais revenons, un peu en arrière pour comprendre combien l’histoire de l’humanité est étroitement liée à celles des animaux, et combien il serait dangereux de rompre ce lien.

La chasse de subsistance pour survivre…

 

Depuis leur apparition sur terre, les Hommes ont toujours été des charognards ou des chasseurs. A Tautavel, les vestiges les plus anciens indiquent qu’ils chassaient le renne il y a déjà 550 000 ans…

 

Un demi-million d’année plus tard, Homo sapiens arrive en Europe, en pleine période glaciaire. Il conquiert progressivement toute l’Europe occidentale. Pour survivre, il doit chasser comme Neandertal avec lequel il cohabite. Mammouth et rhinocéros laineux, mégacéros (grand cerf), ours des cavernes, panthère mais aussi déjà le renne, l’élan, le cheval sauvage et le bison priscus, l’ancêtre du bison actuel, sont des gibiers recherchés. La faune, à cette époque, est donc très différente de celle que l’on connaît aujourd’hui.

 

Quand l’ère glaciaire s’achève, 30 000 ans plus tard, les grandes étendues de steppe et de toundras laissent la place à d’immenses forêts de pins et de bouleaux. La faune subit une transformation complète. 

 

Certaines espèces disparaissent définitivement comme le mammouth et le rhinocéros laineux, l’ours et la hyène des cavernes, le mégacéros,... D’autres migrent vers le sud comme l’Ane sauvage d’Europe et la panthère, ou vers le nord comme le renne, le bœuf musqué, l’antilope saïga, le renard polaire et sans doute le Cheval de Przewalski (Equus férus przewalskii).

 

 

La plupart restent cependant sur place et trouvent les conditions favorables à leur extension dans l’actuelle Europe occidentale et centrale. Sangliers, cerf commun, élan, chevreuil, bouquetin, chamois, aurochs partagent alors leur territoire avec un nouveau venu, le Bison d’Europe (Bison bonasus), apparu vers 12 000 ans avant JC.

 

Peut-être plus prudent que Neandertal, Cro-Magnon parait avoir diversifié ses proies, en incluant les ongulés de petite taille comme le bouquetin et le chamois ou le petit gibier. Il n’en délaisse pas, pour autant, les grands ongulés. Et les troupeaux de rennes ou de chevaux sauvages fournissent de grandes quantités de viande. Les techniques de chasse de Neandertal ont été reprises et les outils améliorés. Vers 10 000 ans avant JC, apparaissent, en Europe, les premiers arcs et flèches.


*1 Françoise Delpech - L’environnement animal des Européens au Paléolithique supérieur
*2 Jean-Jacques Hublin - Max Plank Institute

Quand la chasse laisse progressivement la place à l’élevage…

La première grande révolution dans le rapport Homme-Animal vient de l’Arctique où les chasseurs-cueilleurs parviennent, vers 12 000 avant JC, à domestiquer le loup. Il devient aussitôt un collaborateur précieux du chasseur dans sa quête de nourriture.

 

Jusqu’au néolithique (qui débute vers -9 000 au Moyen-Orient), les populations humaines sont essentiellement des chasseurs-cueilleurs nomades. Leur survie dépend étroitement de la présence des troupeaux d’herbivores. Suivre les migrations et chasser est une obligation.

 

La sédentarisation va changer ce rapport.

 

10 000 ans avant JC, Cro-Magnon trouve, autour du delta du Nil et des grands fleuves de Mésopotamie, les conditions favorables à son installation prolongée. D’abord localisée au croissant fertile (Egypte, Liban, une partie de la Syrie et de l’Irak), cette sédentarisation va se disperser vers des zones moins favorables dans lesquelles il conviendra de gérer aux mieux les ressources naturelles. L’homme apprend à cultiver et à élever. Il s’agit d’une profonde mutation qui bouleverse son rapport avec l’animal sauvage.

 

La chèvre sauvage, le mouflon et l’aurochs sont domestiqués, au Proche-Orient, aux alentours de 8 500 avant JC. En Europe Centrale, les premiers troupeaux de vaches partagent les campements humains vers 5 500 avant JC et le lait est consommé (source : UCL Londres 2009).

 

Vers 3 500 avant JC, le cheval sauvage (au Kazakhstan) et l’âne sauvage (en Egypte) passent à leur tour sous le contrôle humain. Enfin, 500 ans plus tard, c’est le renne qui est domestiqué en Sibérie.

 

Simultanément à cette domestication, l’homme qui est devenu agriculteur défriche la forêt primaire qui couvre l’Europe de l’ouest et l’Europe centrale. Les clairières s’étendent par brûlis et par arrachages. Les lisières sont pâturées par les espèces nouvellement domestiquées. Sous cette pression, la faune sauvage n’a pas d’autre alternative que de s’enfoncer plus profondément dans les forêts restantes ou de fuir insensiblement vers le nord du continent, là où l’homme est encore peu présent.

 

*1 Les débuts de l’élevage – Jean-Denis Vigne (Directeur de recherche Cnrs)
*2 CNRS – Mars 2009
*3 Histoire des agriculteurs du monde – Marcel Mazoyer

Quand l’élevage conduit à la disparition des ongulés sauvages…

 

Quand la Révolution néolithique a gagné toute l’Europe vers -3 300, la majorité des grands ongulés, bison d’Europe, aurochs, élan, cerf elaphe, cheval sauvage sont encore bien représentés. Seul l’âne sauvage (Equus hydruntinus) a notablement régressé, son aire d’extension se limitant au sud de l’Europe et au Moyen-Orient.

 

Deux mille ans plus tard, le paysage naturel est encore plus profondément bouleversé. L’intensification de l’agriculture et de l’élevage contribue dès l’Antiquité (-2 000 avant JC) à l’émiettement des immenses forêts primaires qui avaient émergées après la période glaciaire. Les défrichements massifs se poursuivent jusqu’à la fin du Moyen Age (1 500 après JC).

 

A la fin du IXème siècle, la forêt primaire française résiste encore dans les Ardennes et les Vosges, abritant les derniers bisons et aurochs.

 

Au début du XVIIème siècle, la forêt primaire européenne ne persiste, de façon significative, qu’en Pologne et en Biélorussie. La forêt de Bialowieza couvre encore 2500 à 3 000 Km2. Elle sera l’ultime refuge européen des grands herbivores : tarpan, bison, aurochs, élan.

 

Au final, la grande faune a payé, en Europe, un lourd tribut au développement de l’agriculture et de l’élevage. Contrairement au continent africain, les grandes espèces sont considérées très tôt comme une concurrence à éliminer.

 

Trois grandes espèces disparaissent définitivement : l’âne sauvage au XVème en Espagne, l’auroch au XVIIème et le Tarpan au XVIIIème en Pologne. Trois autres frôlent l’extinction : le bison d’Europe, le cheval de Przewalski et l’ours brun. Elles ne sont plus représentées que par quelques populations reliques, le plus souvent disséminées dans des zones peu peuplées.

Texte : Patrice Longour – Photos : Baptiste Vivinus



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